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« T’es qui, toi ? »

– T’es qui, toi ? Tu veux quoi, bouffon ? »
Wesh, vas-y, c’est ça, fais ta caillera virile et susceptible, tu crois que j’ai pas vu gonfler le machin énorme qui pend à travers ton short de foot ? Tu crois que t’es le premier que je mate comme ça ? Bon, faut avouer que t’es pas le plus moche de tous ; collier de barbe plus barbe de trois jours, tu joues sur les deux tableaux : style gossbo avec ton éclat de diamant à l’oreille, et lascar râblé avec tes avant-bras comme mes cuisses, poil noir, poignets carrés, mains larges. T’as pas besoin d’en rajouter, man, même quand tu fais rien tu la « dégages » la virilité, comme on dit, tu la transpires dans l’air comme un parfum ; t’as ce que j’aurai jamais, même s’il y en a qui croient le trouver chez moi, ce truc dont je suis esclave, ma drogue.

Ouais, sors-la, ta grosse queue, presque aussi large que le passage souterrain, sous la voie ferrée, là où je vais me mettre à genoux, elle remplira tout l’espace. En tout cas, elle me remplira la gueule. Et plus si affinités. Qu’est-ce que t’attends ? Ah, je vois. Tu sais pas comment me le demander, hein ? T’oses pas, Mister La Pucelle ? Est-ce que je suis un… un… ? T’as peur de le dire, mais t’aimerais quand même être sûr avant de sortir ta queue. Moi en tout cas je suis sûr, sûr que tu finiras par le lâcher, le mot, tout à l’heure, les dents serrées, en m’enculant : « Bâtard ! » T’en bandes déjà. Moi aussi, t’inquiète. Hé ouais, j’en suis un.

Je l’ai compris il y a quelques années, Porte de Clignancourt, dans les sous-sols d’un chantier, baisé par un mec dont je n’avais même pas entendu la voix, à peine un halètement pour toute salutation quand j’ai été à un mètre de lui, un double S : « Suce ! » Et je l’ai fait. Bien sûr. J’étais là pour ça. Comment tu veux expliquer ça à ta famille, même tes amis les plus proches ? Jamais ils ne pourront avoir la moindre idée de ce que je vis. Bref. Je plie les genoux, me mets au taf, et tandis que je le suce, il… change d’avis, remonte son fute et se casse.
Voilà, c’est tout.

Nan, je déconne. T’as eu peur, hein ? Tu veux savoir, hein, l’histoire du mec de Clignancourt ? Tu veux que je te la raconte, enfoiré ?! Ben je vais te la raconter, ami, puisque t’es le seul à qui je puisse parler. Ya pas grand-chose à raconter, d’ailleurs. Rien d’original. Juste certains jours, tu sais pas pourquoi, le quotidien devient une première fois. Et ça change tout. Ou alors tu comprends que rien ne change jamais. Bref, je disais…
Tandis que je le pompe, il…

Attends. Je veux bien te raconter, mais je sais pas où ça va aller. Ça sera peut-être pas très drôle. Je sens déjà comme un goût amer sur les dents. T’es prêt à encaisser ? OK, si t’insistes. Je t’aurai prévenu. Donc…

…Tandis que je le biberonne à genoux, comme font tous ces garçons qui sucent les autres garçons, il prend ma tête à deux mains, enfonce son regard dans mes pupilles. Un mollard vient s’écraser sur ma gueule. Le visage trempé, je reste québlo sur le petit mouvement de tête qu’il vient d’avoir, tu sais, le coup de boule presque invisible du mec qui crache, hautain. Celui que t’imites chez tes potes à l’âge où le jus commence à te venir aux burnes, pour devenir un mec. Une mandale vient me démonter la tronche. Il est déjà en train de me re-limer la bouche. La joue en feu, je tète de toutes mes forces. Dans mon slip, ma gaule vient de multiplier son plaisir par dix. À chaque baffe je sens un zéro de plus au compteur, à chaque crachat un espèce de malaise jouissif dans mes fesses.

C’est moi qui me suis tourné face au mur, avide de tendre mon boule. Sa technique pour pas me faire hurler : quatre doigts dans la bouche, une baffe au moindre son. Et fais péter l’arbre à came, coup de bielle sur coup de bielle. Putain, le taureau ! L’admiration me réduit à néant. J’aurais tellement aimé être comme lui. Mais c’est trop tard, mec. Je n’aurai jamais plus sa virilité autrement qu’en lui donnant mon cul. Et pourquoi il l’aime tant, d’ailleurs, ce cul ? Pourquoi il se livre à cette saillie écumante, cette folie que j’aime provoquer ? Que recherche-t-il, lui qui pourtant a tout ? Nique ton pote, t’es un homme, vas-y nique, nique ! Pas besoin de lui dire, il a compris.

Le téléphone sonne. Il décroche, ce fils de pute. Il ralentit ses coups de reins en causant, mais à chaque fois reste plus longtemps piston à fond. Les pics de plaisir me clouent au mur.

– Ouais… Tranquille et toi ?... Ben là chuis dans un ptit cul, là, t’ois ce que je veux dire… Non, un keumé… Hé oué, pour une fois… Direct quand j’ai vu son regard je me suis dit celui-là c’est un bâtard. Et je me suis pas trompé, hein t’es un bâtard ?! »
Une baffe dans la gueule, je grogne d’excitation, un coup de rein, je braille, m’aperçois qu’il a collé le téléphone à mon visage pour faire entendre à son pote. Il essuie le tel sur mon débardeur, reprend la parole.

– T’entends ça ? Trop bon sur le zob, ce ptit mec. Le cul serré comme un puceau. La vie de ma mère, je m’éclate bien dans ses fesses. Dommage que tu sois pas là. Mais il va bouffer pour deux, t’inquiète. Tu me connais, je les massacre jusqu’au jus, moi, les ptits bâtards kiffeurs comme lui… »

Un bâtard ? Toute ma vie, les mecs qu’ont essayé de me traiter de bâtard je leur ai rentré le nez dans le crâne à coups de boule avant qu’ils aient pu prononcer le deuxième A (t’as trop traîné sur le premier, connard !) ; même quand ils étaient trois fois plus stocos que moi j’ai pas cané ; et là ce même mot fait couler un frisson de jouissance le long de mon échine offerte. C’est donc ça un bâtard ? Et moi qui disais bâtard sans savoir… C’est donc ça : un mec qui se met à genoux pour sucer la bite d’un autre, un mec qui donne son cul, que les baffes font bander quand on l’encule, qui mendie la grâce d’un crachat en pleine gueule, qui espère le mépris des vrais mecs, l’estomac noué et la queue raide ? Et moi c’est ça que je suis ? C’est l’horreur. Je suis un bâtard. Ses couilles pilonnent les miennes, je les veux sur les miennes, j’aime les couilles de ce garçon, je ferais tout pour elles. Ma queue tendue et saccadée balance à grands coups d’avant en arrière, claquant mon nombril – inonde le sol et mon corps d’un flot de laitance que je ne peux plus retenir. Bâtard.

Quoi ?! C’est quoi ton problème ? T’es en train de te taper une queue derrière ton écran, hein, fils de pute ?! De palucher ta petite teub de pédé ? Alors vas-y, mec, fais-toi plaiz, allume-toi une clope et pogne-toi à donf en lisant, chais pas si t’en as une grosse mais branle-la-toi de tout son long, sens-la bien se figer entre tes doigts, parce que moi, cherche pas, ça me fait bander de te le raconter, enculé ! tu me fous la gaule, j’ai la teub arc-boutée de savoir que tu me vois, dans mon souterrain, que tu m’entends me faire démonter comme une pute, de savoir que c’est tout dur, entre tes cuissots, rien que d’être témoin de ce qu’on m’inflige. Tu crois que je fais ça pour quoi ? Pour t’informer ? Pour me confier ? Parce que je souffre ? Tu sais où tu peux te la mettre ma souffrance ? Nan, je le fais avant tout parce que je l’ai aussi raide que toi, l’ami, et peut-être même plus, mes deux mains de mâle bien remplies par le matos, parce que ça me fout la trique de te faire connaître mon cul, en me disant que toi aussi, malgré toi, t’aimes ça.

Dans le métro, quelques regards glissent sans s’arrêter sur mon survêtement souillé, qui ne laisse pourtant aucun doute à qui sait lire les signes. La plupart s’en foutent, pour ne pas dire tous. Ils ne voient rien. Et pourtant ma chair tressaille de terreur, je serre les dents pour ne pas vomir mon cœur sur le sol maculé du métro. Serre, petit, serre les dents, t’as passé ta vie à serrer les dents, tu ne les as desserrées que pour te faire limer la gueule. Accablé, mon corps se laisse secouer par les mouvements de la rame, je sens mes couilles battre mes cuisses, le tressautement du strapontin procure malgré moi un plaisir diffus à mon cul chauffé à vif, rappelant à ma viande ce qu’elle vient d’endurer. Fermant les yeux je m’abandonne à la gaule qui bondit dans mon calbute, jambes écartées et ballantes, acier brandi au milieu de ma chair alanguie. Je sais que monté comme je suis ça ne passera pas inaperçu mais je m’en fous : qu’ils me voient bander, qu’ils me regardent s’ils veulent, je m’en fous, j’en suis fier même, j’en bande encore plus raide, je suis un homme – la preuve.

« Montparnasse. » Je me lève en sursaut. La main sur le loquet de la porte, je vois la bosse de mon érection se refléter dans la vitre encore obscure. Joli morceau. Puis les lumières de la station défilent, ralentissent. Je m’immobilise face à un garçon de mon âge, sur le quai, ou un peu plus âgé, en tout cas plus viril. Yeux noirs. Les portes s’écartent. En une seconde, de haut en bas, il a tout vu, il m’a percé. Rouge de honte, je descends. Il ne monte pas. Je m’enfonce dans les couloirs, poings serrés dans les poches, durs comme mon sexe : ne te retourne pas ! Tu t’es retourné. Il te suit.

Une fois à l’air libre du crépuscule de juin, brun et vert tiède de l’odeur des tilleuls, les passants déjà rares pressés par leurs désirs du soir, tu t’arrêtes, la gorge qui pulse, fais mine de fouiller dans tes poches. Il arrive, te dépasse, va se camper dix mètres plus loin. Lui ne prend pas la peine de faire semblant. Il te fixe. S’il ne t’a pas abordé, c’est pour que tu viennes toi-même à ses pieds. L’adrénaline sourd de ton diaphragme, irradie dans tes testicules, tes cuisses, tes genoux, te pousse vers lui, un pas, trois, cinq… Un sourire triomphant dans les yeux (envie de lui démolir la gueule d’un crochet du droit), il tourne les talons, certain que maintenant c’est toi qui le suis, s’en va lentement parmi les barres d’immeubles vers un jardin public, où il sait déjà qu’à peine caché par une haie, il jouira de toi sans avoir à abdiquer un gramme de sa fierté.

Le miroir de l’ascenseur. Un jeune homme te regarde, séduisant. C’est toi. T’es beau mec, pourtant. Le trait noir de ta moustache. Tes yeux durs de mec qu’a vu du pays. Pour toi qui sais, tu y vois rôder une arrière-teinte de panique sauvage. Ou bien de la tristesse ? Ou alors plutôt une espèce de gaîté gratuite et désespérée. Te voilà chez toi, petit Barkass, seul. Tu te déshabilles, allonges sur la couette ton corps nu, meurtri, face contre terre, les bras relevés. Tu sens à l’air la courbe de tes chairs, de tes cuisses, ton cul soyeux, tes aisselles, les muscles de tes épaules. Ta vie frappe à grands coups de maillet dans ton crâne en images brunes et âcres. Dans ta bouche, partout sur ta gueule, le goût des deux braguettes que tu as vidangées. Même ta queue est encore presque ferme en revoyant le rictus reniflant du deuxième quand, satisfait, il a remballé, remonté son fute, avant de se casser sans un regard pour toi. Tu n’as eu de lui que ce qu’il t’a ôté. Et son foutre – à pleines lappées.

Tu es trop épuisé pour pleurer. En toi, quelque chose souhaite la mort. Mais même elle ne fera pas un pas vers toi ; elle te laissera ramper à plat ventre, hurler sans voix, la bouche ouverte. Quelque part dans une autre vie, le visage de Qaddour, sa voix, son étreinte. Les bras de Rachel aussi, l’odeur de ses cheveux. S’ils étaient là, ne m’aimeraient-ils pas encore ? Ont-ils jamais désiré autre chose que de couvrir de baisers mon corps nu et blessé, l’enlacer, le prendre en eux ? Mais c’est toi, Barkass, à qui ça n’a pas suffi, toi qui as voulu plus, qui as eu un autre désir. C’est toi qui a repris la route. T’as cru quoi ? T’es qui, ptit bâtard ?

Barkass

kkizdamasa@yahoo.fr

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