PAUSE

Le garçon derrière la machine a besoin de repos, de vacances...
Rendez-vous fin septembre ;)

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HISTOIRE

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Premier épisode - Épisode précédent

Frenchies in a New World

Chapitre -04/2

Dites-moi que c’est une blague ! Mais de quel droit… ! Nan, mais pour qui il se prend celui-là !

Je fends la foule de Time Square à toute allure. Hors de moi, je ne suis plus qu’un courant d’air qui siffle à travers les rues de New York. Le bus m’est passé sous le nez et je n’ai pas pris le risque d’attendre le suivant — l’arrêt est trop proche de son appartement. Je rentre donc à pied, ça me permet de passer mes nerfs, et mieux vaut dans le vide que contre un malheureux innocent. La pluie me bat le visage, le sac pèse de plus en plus lourd sur mon dos, les flaques d’eau détrempent mes tennis, le bas de mon jean est couvert de boue, les mèches assombries collent contre mon front, mais tout ça n’a pas d’importance. Je me mords la lèvre inférieure pour oublier la sensation des siennes et j’accélère le pas — si je continue comme ça, mes semelles vont prendre feu. La boisson que j’ai avalée en vitesse me brule le gosier et tourbillonne dans mon estomac ; il est retourné, mis sens dessus dessous par cette colère qui bouillonne en moi… La colère ? Ma paume me démange encore et je la gratte frénétiquement en râlant — à croire que c’est urticant de frapper ce type. Ou bien je fais une allergie à la culpabilité.

Et puis quoi encore ! Il l’a cherché, sa baffe. Je tourne au coin de la rue, fais face à un nouveau raz-de-marée urbain ; je le prends à contrecourant sans hésiter un instant et défie du regard quiconque voudrait me barrer le passage. Je ne crains qu’une chose : qu’il soit à mes trousses, avec sa gentillesse, et peut-être aussi quelques excuses en réserve. Je ne veux ni de l’une ni des autres ! Je veux qu’il me laisse tranquille ! Mon esprit essaye de bannir son visage loin de ma mémoire, et j’oblige mon cerveau torturé à se concentrer sur le bitume. À mesure que ce dernier s’assombrit et se couvre de crasse, je sais que j’approche de chez moi. Encore une avenue, et ce sera bon.

Hell’s Kitchen, le paradis des pauvres et des marginaux. Déjà l’odeur des quais serpente entre les immeubles délabrés, les relents de la pêche du jour embaument l’air et l’odeur de poisson imprègne les vêtements des badauds. En passant devant la vieille église, entre deux amas de bétons désaffectés, je salue le prêtre qui tient la paroisse du quartier et lui assure que je serai bien à la distribution de soupe ce soir – ça aide de se rappeler qu’il y a toujours plus miséreux que soi, ça nous donne une leçon d’humilité. Et puis j’ai toujours prêté mainforte aux associations de quartier, même quand j’étais en France, alors pourquoi arrêter en si bon chemin. Quand on a un karma aussi merdique que le mien, mieux vaut tout faire pour le purifier.

Alors pourquoi tu lui as collé une baffe ? Si je le pouvais, à l’heure actuelle ce serait cette petite voix pleine de culpabilité que je tarterais avec une joie non dissimulée. J’entre dans la cour en friche qui marque l’entrée de mon chez-moi. Les semelles de mes tennis glissent sur les mauvaises herbes et les pavés savonneux. Qui a eu l’idée de jeter la lessive par la fenêtre ? Surtout de ce temps-là ? C’est sûr que quelqu’un va finir par se rétamer si on transforme le sol en patinoire ! Alors que je passe sous le porche, toujours en coup de vent, une grosse main m’attrape par l’épaule et m’arrête dans ma course. Le mouvement de recul manque de me laisser les quatre fers en l’air, mais un deuxième battoir me redresse et me remet d’aplomb.

Je me retourne et foudroie du regard le misérable être humain qui a eu le malheur de m’interrompre dans ma tentative d’oubli. L’armoire à glace m’adresse un grand sourire, à moitié dissimulé par une barbe jaunâtre. Le visage buriné et ridé se plisse davantage et un gros rire s’échappe de la cage thoracique du colosse. Je soupire : ce n’est que Trevor, un bon gars que je croise de temps en temps du côté des docks. Il est toujours fourré avec sa moto, ça en devient presque suspect — même si j’ai rien contre la mécanophilie, attention ! Lui et ses amis portent toujours des lunettes de soleil, peu importe la météo ; un jour, ils m’ont expliqué que ça donne la classe d’être perché sur une bécane avec des verres polarisés, et ils m’en ont même offert une paire. Malgré ses chaussures cloutées, son apparence de catcheur, sa veste rigide et sa voix de stentor, il est adorable Trevor — il collectionne même de petites licornes en papier-mâché chez lui. Il dit que c’est pour sa fille, mais tout le monde sait très bien qu’ils n’ont que des garçons avec sa femme, et pourtant ce n’est pas faute d’essayer pour avoir une petite choupinette, comme il dit — ça aussi il m’en a parlé, peut-être trop en détail d’ailleurs, j’aurais pu en faire des cauchemars si je prenais la peine de dormir plus de trois heures par nuit.

– Où c’est qu’tu vas comme ça, mon p’tit ? me demande-t-il. Regard’toi, t’es tout mouillé !

– Euh, je dois monter, j’ai du travail. J’ai oublié mon parapluie à la maison et j’étais… heu, sorti faire des courses.

– Tssss, c’pas sérieux ça ! Vas pas attraper une pneumonie hein ? Ou la grippe ! Elle traine dans l’coin c’te p’tite garce, l’un d’mes gars l’a attrapé la s’maine dernière.

Mon cerveau prend la peine de décrypter l’accent particulièrement prononcé de mon interlocuteur, tandis que ma tête oscille de haut en bas, comme celles de ces figurines en plastique montées sur ressort. Intérieurement, je bouillonne et commence à m’agiter. En voyant mon pied qui tambourine d’impatience sur les pavés du porche, il tire du coffre de sa moto un paquet enveloppé dans du papier kraft.

– Tiens, dit-il en me le tendant, j’devais livrer ça chez ta mémé, mais puisqu’tu vas la voir, est-ce qu’tu pourrais lui donner ? C’est pas qu’j’l’aime pas hein, mais j’dois encore effectuer, hum, des livraisons chez d’aut’ clients. On arrive en automne, y a pas mal d’monde qui veut d’l’herbe parfumée pour faire la tisane.

J’acquiesce d’un air distrait. Ça y est, elles recommencent à me bruler — mes lèvres. Et mon estomac qui fait encore des loopings ! Mais qu’est-ce que ça veut dire ? C’est quoi ce cinéma qu’il me fait, mon organisme ! J’attrape le paquet, salue rapidement Trevor avec un sourire, prétexte du travail à finir en urgence et j’entre dans le hall. Je ne vérifie même pas le courrier, je grimpe les marches trois à trois — l’ascenseur est en panne, pour changer un peu, et le gentil pit-bull du cinquième est coincé dedans… Dommage, je l’aime bien Maw, il vient me faire des léchouilles de temps en temps. J’espère qu’il ne va pas crever de faim. Il y en a un autre qui s’assure que tu ne crèves pas de faim, et qui aurait pu te faire plein de léchouilles si tu t’étais laissé aller !

– Oh ça va hein ! Toi, la ferme !

Je me surprends à hurler à voix haute contre ma propre conscience. Décidément, je suis vraiment en train de péter une durite. Je traverse le couloir sans prêter attention au plâtre qui se décroche du plafond. Sur la porte des douches commune, une pancarte m’indique que je vais encore devoir me passer d’eau chaude — et peut-être même d’eau propre, s’ils connectent de nouveau la tuyauterie à la conduite d’évacuation de la fosse septique… Ouais, ce n’était pas beau à voir ce jour-là. Comme d’habitude, la serrure de cette fichue porte est grippée et je dois agiter ma clé dans tous les sens pour débloquer ce foutu loquet. J’ai toujours peur de déranger mon voisin en pestant — il est peut-être aveugle, l’avocat, mais il a une bonne ouïe. Dommage pour lui, j’entends les occupants du dessus qui essayent encore de nous mettre un mioche en route, et il me semble qu’ils atteignent le point culminant à l’instant où j’entre dans le placard à balais qui me sert de logement.

Je commence par aérer un peu, ça sent le renfermé - et le moisi ! Toujours pas de chauffage, l’humidité s’installe vite. Je branche un radiateur d’appoint que j’ai acheté au Tout à un dollar du coin ; la résistance commence par dégager une horrible odeur de métal acidifié, accompagné de crachotements, d’étincelles, et lorsque le vieux bloc a enfin fini sa crise d’asthme, il se décide à répandre des ondes brulantes à travers l’appartement. Génial, c’est crever de chaud ou crever de froid ! Au moins la nuit dernière j’étais à l’abri de tous ces désagréments ; il m’a littéralement bercé, avec ses bras tendres et sa peau si douce… Assez !

J’attrape mes affaires et les pose sur un petit bureau déjà surchargé. Les livres s’empilent presque jusqu’à mi-hauteur, et d’autres tours s’élèvent du sol, comme si je cultivais le savoir qu’ils contiennent — j’aurais pu planter quelques pages dans ma moquette miteuse et ces colonnades de papier auraient jailli du sol comme des pâquerettes, après deux ou trois arrosages assurés par un gros dictionnaire. Alors que je m’assois un instant sur mon petit lit à peine plus grand que moi, je ne peux m’empêcher de repenser au matelas moelleux de la nuit dernière, à ces oreillers frais — c’était comme dormir dans un hôtel cinq étoiles. Comme quoi, prof ça paye bien, j’ai raison de me battre pour ce job, faudra juste que je m’assure de ne pas me conduire en parfait connard — pas comme certains qui se croient tout permis ! Et ça simplement parce qu’ils ont de gros bras, une carrure un peu plus imposante, un teint rosé, de merveilleux cheveux plus blonds que les blés, des yeux…

Une larme prend naissance au coin de mon œil ; mes ongles se sont enfoncés dans la chair de mon avant-bras pour m’obliger à dégager ces pensées qui parasitent mon esprit. S’il faut en passer par la torture pour l’oublier, ainsi soit-il. Pour l’instant, il est plutôt l’heure d’aller prendre une bonne douche chaude, histoire d’oublier la pluie battante qui m’a laminé. Je saisis le paquet que Trevor m’a confié, je traverse le palier en jetant un regard méprisant à la douche collective, je sors une autre clé de ma poche et j’entre dans l’appartement qui fait face au mien. Je referme soigneusement la porte derrière en moi en me délectant de l’odeur de renfermé mêlée à celle des petits plats mitonnés.

Alors que j’avance à l’aveugle, une douleur fulgurante me traverse l’orteil droit ! Je me fais toujours avoir avec ce coin de meuble à la con. Je lâche un petit cri, mais personne ne répond. Elle est sourde comme un pot la vieille, et de toute manière il n’y a pas trente-six personnes qui entrent chez elle avec la clé. J’enjambe les piles de bibelots qui polluent le couloir, et alors que je viens de franchir avec succès un amas de petits cadres de toutes les formes et de toutes les couleurs, je trébuche sur un édredon plié dans un coin et couvert de poussière. Je perds l’équilibre et m’étale de tout mon long. Sous moi, une série de petits craquements cristallins se font entendre. Les bruits de talons qui martèlent le sol me parviennent, un froissement d’étoffe rouge effleure l’air, une main ridée, mais néanmoins ferme m’aide à me relever, et j’entends une voix éthérée qui s’exclame de son mieux :

– Mes santons de Provence fabriqués en sucre de Cuba ! Ils sont cassés ! Matt, tu aurais pu faire attention ! J’y tenais beaucoup !

– Oui, comme à tous les autres amas de bazars que tu as récupérés, dis-je en essuyant la poussière blanchâtre qui colle à présent à mon t-shirt trempé.

– Ne marmonne pas dans ta barbe, mon petit, ce n’est pas bien ! Et regarde ta tête, on dirait un revenant ! Sans compter que tu n’étais pas là hier soir, on commençait à s’inquiéter dans les parages.

Je soupire tandis que la grande femme m’escorte jusqu’au salon en esquivant avec soin les différentes « collections » qui jonchent le lino et surchargent les meubles. Du sol au plafond, cet appartement est rempli, envahi par de petites figurines andalouses, des assiettes décoratives brésiliennes, des étagères pleines de porcelaine de Limoges, des bibliothèques lourdement écrasées par Shakespeare, Brecht, Grimm, Garcia Marquez, Cervantes, un endroit où Walter Scott côtoie Stephen King et Stephen Hawking, ou encore des reproductions de tableaux de maître, sans parler des statuettes indiennes, des masques fang venus d’Afrique, des flutes péruviennes, des pièces Inca, des calumets indiens, des miniatures russes, et encore autant de décorations, de souvenirs, de meubles anciens, de pendules, de thermomètres, d’antiquités, de breloques, de bibelots, et j’en passe, venus des quatre coins du monde. Tellement de choses pour un esprit déjà si encombré, mais au milieu de ce foutoir, je sais qu’il n’y a qu’une étagère qui compte vraiment.

Dans la semi-obscurité, j’aperçois les quelques cadres qui se noient malgré eux sous la poussière d’une vitrine trop peu regardée. Il y a là une succession d’évènements immortalisés sur papier glacé ; ils retracent la vie mouvementée d’Isabella Mancini, tantôt petit rat de l’Opéra de Paris, tantôt ballerine du Bolchoï, reconvertie par la suite en femme d’affaires après un passage éclair sur les planches du monde entier, et enfin, sans que personne n’en connaisse la raison, junkie désavouée, renvoyée au fin fond de Hell’s Kitchen pour y mourir. Tout un chacun a effacé son nom, les entreprises et les affaires qu’elle a menées de par le monde semblent s’être évanouies, ou bien sont tombées aux mains de ses concurrents, et personne n’a pensé qu’elle puisse un jour remonter la pente — personne ne s’est jamais dit qu’elle pourrait avoir une raison valable pour ça. Je me penche pour regarder la dernière photo, celle d’un grand garçon aux cheveux blonds, presque châtains, qui fixe la femme à ses côtés ; son regard perçant, d’un bleu acéré, contraste avec les prunelles noires d’Isabella. Il tient dans ses mains un énorme poisson et le brandit fièrement. Les sourires en disent aussi long que la fissure qui déchire le verre posé sur l’image, ce qui me rappelle qu’elle n’a jamais voulu me laisser lui racheter un nouveau cadre… Il n’y a pas que la vitre qui soit brisée, et si la ressemblance entre lui et moi est troublante à ce point, eh bien elle n’est pas si fortuite. En tout cas pas pour Isabella. Le Mama Mia qu’elle a poussé en me voyant pour la première fois m’a tellement surpris, et elle a vu en moi un signe du destin. Et depuis elle me laisse utiliser sa douche — enfin, ça et beaucoup d’autres choses.

J’ai peut-être apporté de la lumière dans la vie d’une vieille femme, de manière plus ou moins involontaire, mais pour le moment, c’est surtout la pièce dans laquelle elle vit qui a besoin de lumière, et c’est précisément la raison pour laquelle je m’empare du lourd rideau de velours pourpre et que je le tire sans ménagement.

– Matteo ! s’exclame-t-elle avec son petit accent, mais qu’est-ce que tu fais !

– Dieu a dit que la lumière soit, et grâce à moi la lumière fut ! Tu ne te souviens pas de ce passage, il est dans ton vieux bouquin, sur ta table de chevet, celui que t’as jamais ouvert ! Et c’est Matthieu...

– Ahia, ne blasphème pas mon garçon ! Je le lirai un jour, avant la fin. Et puis je peux bien t’appeler comme je veux, je t’ai fait des pasta à la crème ! D’ailleurs le livreur de fleur m’a apporté une drôle de commande aujourd’hui, un magnolia ! Je ne l’avais pas commandé, mais c’est jolie comme fleur, et ça rappelle un peu le vent du sud et l’air campagnard, alors je l’ai pris. Tu sais, parfois l’univers nous envoie des signes, et je l’ai reçu avec joie, c’était un signe à cinq dollars… Ne repousse jamais les cygnes, Matteo, et n’oublie pas de les nourrir s’ils ont faim !

De manière presque involontaire, je maugréé :

– Je crois bien que c’est déjà fait, le signe je l’ai dans le…

Les grands yeux noirs se fixent sur moi et m’observent un instant. Isabella hausse les épaules et retourne en direction de ses fourneaux en faisant voler son grand châle noir derrière elle. Au début, je trouvais que ça lui donnait un air de super-héroïne, puis un jour j’ai compris pourquoi elle le portait sans arrêt, de jour comme de nuit, peu importe l’évènement. Je jette un dernier coup d’œil à la photo du jeune homme, dans sa vitrine constellée de flocons de poussières qui scintillent désormais à la pâle lumière du jour. Et, après un instant de réflexion, je reporte mon attention sur la vieille femme qui s’agite devant la gazinière des années quatre-vingt.

Enfin, je dis vieille, mais j’avoue que je n’arrive toujours pas à lui donner un âge ; elle teinte soigneusement ses cheveux sombres et les ramène en un chignon allongé sur son crâne, les dizaines d’épingles qui le piquent sont logées avec précisions entre les mèches et étincellent lorsque l’ancienne étoile montante passe sous la lumière de l’halogène. Les pieds de la junkie reconvertie claquent sur le sol et s’agitent à une vitesse que seule une danseuse de flamenco aguerrie peut atteindre. Ses épaules larges contrastent avec sa taille, pourtant pas plus fine qu’épaisse. Son visage parcheminé me regarde un instant, scrute mon expression avec inquiétude, puis s’illumine lorsque je lui souris. Elle a déjà oublié sa collection de santons cubain, ma chute, peut-être même ma remarque au sujet de l’autre. A croire que ces années de fumette lui ont laissé un souvenir impérissable, comme une licorne rose imprimée à jamais dans son esprit – et des fois, elle passe par-là, lâche deux ou trois prouts roses et déclenche un tsunami de rêveries qui balayent le bon sens et les souvenirs de cette créature mi-femme, mi-drogue douce, qui répond dans le quartier au sobriquet affectueux de Mémé Weed.

Je pose le paquet que m’a confié Trevor sur la table et je signale à ma grand-mère d’adoption que ses herbes à tisane sont livrées. Elle me regarde d’abord d’un air confus, puis hoche la tête avec un degré de conviction si faible que j’en viens à douter du contenu de ce paquet… Elle n’aurait pas replongé tout de même ? Je secoue la tête. Pour avoir déjà senti l’odeur qui peut émaner de ses tisanes, je sais qu’elles sont pour le moins particulières, mais je ne pense pas qu’elles soient illégales ; Mémé Weed a collecté ces recettes au cours d’un voyage dans une réserve australienne, à ce qu’elle m’en a dit, et à présent elle demande à Trevor d’en récupérer à chaque fois qu’il passe à proximité d’une réserve indienne qui se trouve au nord de New York. Le biker se fait donc un devoir de récupérer un petit stock de feuilles apaisantes à chaque fois qu’il monte dans les régions agricoles pour son travail. Personne ne dit jamais non à cette vieille dame qui s’occupe si charitablement de moi : en arrivant à Hell’s Kitchen, j’ai vite compris qu’Isabella « Weed » était une institution depuis déjà quelques décennies. Les plus anciens avaient vu sa décadence, et les plus jeunes ont assisté à sa rédemption. Elle m’a entrainée avec elle à la soupe populaire, m’a appris toutes les ficelles pour se faire apprécier des gens, m’a montré comment concocter un remède contre les angines lorsque les garçons de Trevor l’ont attrapé – et tout ça à partir de recettes cent pourcent naturelles en plus. Je me demande ce qu’en dirait un biologiste de ma connaissance. Rien, il serait sans doute trop occupé à me violer la bouche !

Décidément, rien à faire, on y revient toujours ! Mais pourquoi est-ce que je n’arrive pas à l’oublier, bon sang ! Je serre le poing autour de ma bouteille de shampoing et je vais dans la salle de bain. Isabella a de la chance : vu son âge, le collectif qui gère l’immeuble lui accorde une douche privée — ils ne sont pas nombreux, les gens du quartier à pouvoir bénéficier d’un tel privilège. Je me débarrasse de mes vêtements spongieux, pousse un soupir de soulagement en les posant sur le radiateur chaud, puis je tourne les robinets et constate avec plaisir que l’eau chaude s’écoule en cascade. Je la laisse ruisseler sur mon corps fin tandis qu’au loin, j’entends la voix de Castafiore qui s’élève sur un célèbre air de Bizet. Mes yeux se ferment presque d’eux-mêmes et je plaque mon dos contre le carrelage froid qui recouvre le mur. Je suis tellement épuisé, je ne peux plus lutter. La voix d’Isabella me berce, et je cède aux assauts de mon esprit.

Il faut l’admettre, j’ai passé la meilleure nuit depuis longtemps. Et la meilleure soirée… À vrai dire, tout était mieux dans ma vie depuis l’instant où je me suis effondré de manière peu élégante dans ses bras. Il m’a rattrapé, il a pris soin de moi, il m’a nourri, il m’a rassuré après m’avoir ranimé, il m’a manipulé comme si j’étais la chose la plus précieuse qu’il n’ait jamais tenue dans ses bras. Je crois même me souvenir qu’il m’a porté jusque dans sa chambre. J’étais complètement à l’ouest, je divaguais complètement hier soir, et c’est moi qui aie insisté pour qu’il vienne s’allonger à côté de moi. Dans ce grand lit confortable, je me souviens m’être dit que je profiterais bien d’un grand garçon comme lui, qu’il pourrait faire office de radiateur, ou de bouillotte géante posée sur mon petit matelas.

Et quand il a enlevé le haut ! Déjà habillé il me faisait un de ces effets, mais sans ce t-shirt archi-moulant, je pense qu’il a clairement dû sentir mon érection — la même que celle que j’ai actuellement entre les mains. Avec tout le travail que j’abats en ce moment, je ne prends même plus le temps de me branler correctement, alors pour une fois que j’ai de la matière pour me faire du bien, je ne passe pas à côté ; je stimule chaque point sensible de mon anatomie en repensant à ce torse musclé, à ces pectoraux, à ces tétons rosés, à ce visage angélique, à ces yeux d’un vert ensorcelant, à ces mains délicates qui ont saisi mon visage quand je me suis réveillé, à ces lèvres satinées qui se sont posées sur les miennes, à cette langue taquine qui a tenté d’atteindre la mienne. Et j’ai collé une baffe à cet ange ! Au lieu de l’attraper par la nuque, d’écraser ma bouche sur la sienne, de réclamer sa langue, ses mains, ses yeux, ses bras, son corps tout entier, chaud contre le mien. Il n’y a pas que de l’eau qui dégouline sur mes joues à présent.

Mais pourquoi je l’ai frappé !

Je connais la réponse. Je l’ai frappé pour la même raison qui m’a poussé à m’enfuir, à le repousser, à ne pas vouloir de lui, à essayer de l’oublier toute la sainte journée. À cause de ce foutu travail ! De ce concours qui me pousse à dépasser chaque jour un peu plus mes limites, quitte à en oublier le sommeil et la nourriture — si ce n’était pas pour faire plaisir à Mémé Weed, j’aurais cessé de m’alimenter il y a bien longtemps. J’ai eu un moment de faiblesse hier soir, certes physique à cause du malaise, mais aussi mental : j’ai craqué pour un beau garçon blond, tendre et délicat. Une vraie friandise, mais je suis allergique à ce sucre-là pour le moment, parce que c’est le genre de jeune homme qui mérite qu’on lui accorde toute son attention, qu’on prenne du temps pour lui, qu’on le chérisse pour l’éternité — et moi, pour le moment, je passe ma vie à travailler d’arrache-pied, et je ne pourrais jamais lui donner ce dont il a besoin. Lui donner de l’amour, ce serait perdre un temps dont je ne dispose déjà pas. Alors tant pis, je garde cette boule au ventre, ce besoin qui me taraude, et je l’éloigne de moi ; il faut bien sacrifier l’amour sur l’autel du travail — une offrande de plus à la société moderne.

Lorsque je sors enfin de la douche, Isabella me sert une assiette, me regarde et me dit d’un air naturel :

– On peut passer à table maintenant que tu as fini de te masturber.

J’ai beau la connaitre depuis un moment, ses remarques me mettent toujours autant mal à l’aise, même si je sais que d’une seconde à l’autre, elle aura changé de sujet.

– Au fait, Carmen m’a dit que c’est bientôt Dia de los muertos, j’espère que tu prendras un moment pour m’y accompagner. Nous aussi on doit honorer les morts, pour les remercier de tous les bienfaits qu’ils nous apportent, c’est grâce à eux tous ces cookies, ces boites d’ailes de poulet immondes, ces chiens qui aboient, ces ratons-laveurs dans nos rues, ces libellules au-dessus des flaques d’eau et ces pasta al dente ! Et puis il y aura des churros à ce qu’on m’en a dit, je n’en ai pas mangé depuis que j’étais en Espagne, mama mia, ça fait déjà quelques décennies ! Des churros… c’est un peu comme une boite de chocolat, ça dure moins longtemps chez les gros tu sais… Mon dieu ce qu’il était gros mon Ricardo, surtout quand il mangeait des Bretzels à Düsseldorf.

Bon, bah cette fois elle a changé de sujet, mais ça ne me plait pas davantage. Honorer des morts, ce n’est pas ma tasse de thé. Quoique je pourrais en profiter pour honorer ma famille que j’ai si charitablement laissée derrière moi sans même un au revoir — ils comptent comme des morts, eux aussi, non ? Bref, je n’ai pas envie d’accompagner Isabella, mais comment dire non à ces grands yeux noirs qui me fixent démesurément. Elle ne changera pas de disque en cours de route cette fois, il n’y aura pas de champignons miracles ou d’herbes imaginaires qui vont souffler une fumée amnésiante dans son cerveau. Je hoche la tête à contrecœur, je ne veux pas la contrarier, c’est important pour elle — je n’honorerai pas mes morts, pour ça elle peut toujours courir, mais je l’aiderai à rendre visite aux siens. Je repense au cadre fendu dans la vitrine, et au châle noir, symbole d’un deuil qui dure depuis si longtemps, et je me dis que je lui dois bien ça, au moins. Je paye toujours mes dettes, surtout aux gens que j’aime.

Alors, payes-en une autre ! Je suis tellement fatigué, à croire qu’on m’a à l’usure, quand je suis crevé et que je me laisse aller. Mais bon, c’est d’accord, cette dette là aussi je la payerai. Je jure sur ma plâtrée de pasta que j’irai le voir pour le remercier de m’avoir ranimé, de m’avoir ramené avec lui, nourri, dorloté comme un enfant de trois ans, de m’avoir fait passer la meilleure soirée que j’ai connu depuis longtemps, de m’avoir pris contre lui toute la nuit, de m’avoir laissé me blottir dans ses bras. Je lui présenterai mes excuses pour l’avoir frappé alors qu’il ne le méritait pas, parce que mon comportement était aussi ambigu que le sien (et peut-être aussi parce que ce baiser, je l’ai souhaité très très fort). Enfin bref, demain j’irai lui présenter mes plus plates excuses, je lui offrirai un cadeau pour ce qu’il a fait pour moi, je resterai professionnel et courtois, et après ça je n’aurai plus jamais à m’approcher de lui – ne plus sentir son odeur, la douceur de sa peau ou voir son regard si attendrissant. Je ne lui donnerai plus jamais d’occasion de me mettre dans un état pareil !

J’essaye de me convaincre minablement que demain sera la dernière fois que je le verrai lorsque la voix de Mémé Weed m’interrompt, toujours aussi embrumée qu’un calumet de la paix frelaté au hachich :

– Dis-moi bambino, tu reveux des pâtes ? D’ailleurs, maintenant que tu t’es masturbé, tu peux me dire qui c’est, ce tizio qui te met dans un état pareil. Il doit être sacrément adroit pour te couper ton sifflet de petit insolent. Ou bien il vend des croissants ? Il était toujours dans cet état après des croissants mon Ricardo ! ça vient des croissants, c’est ça ?

Je devrai nier, mais le don d’extralucide en transe d’Isabella me cloue sur place. Je me contente de hocher la tête comme un pauvre type pris en flagrant délit.

– Et il a un nom, ton vendeur de croissants ? Il mériterait presque qu’on lui offre un bon tiramisu pour t’avoir distrait à ce point.

Un soupir me vient du cœur, déchire mes poumons, m’arrache le larynx, tranche mes cordes vocales et m’irrite la langue. Et pourtant, le mot est si doux en bouche ; il semble si léger, comme une petite plume placée en lévitation — une plume qui réveille la boule magnétique qui a pris ses quartiers dans mon estomac, et qui, apparemment, ne dort jamais. Je soupire enfin son nom, à mi-chemin entre le soulagement de l’avoir enfin dit et le manque que provoque la simple évocation de ce garçon :

– Damien.

Pititgayy

pititgayy@gmail.com

Suite de l'histoire

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Passion en toutes lettres -17 Romain
Passion en toutes lettres -18 Cyrillo
Passion en toutes lettres -19 Romain
Passion en toutes lettres -20 Cyrillo
Passion en toutes lettres -21 Romain
Passion en toutes lettres -22 Romain
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