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Premier épisode - Épisode précédent

Hommes de Loi -03

(Dés)Intégré

La procureure a toujours été ma seule alliée ici. Elle seule a saisi que je n’étais pas qu’un flic sans cœur qui traitait ses affaires comme des dossiers. Elle a très tôt compris que je ne me fondrais pas dans la masse du commissariat et c’est, finalement, ce qu’elle a le plus apprécié. Nous avions tissé une relation cordiale, surtout pas amicale, elle détestait que l’on puisse imaginer qu’elle était partiale.

Bien sûr je ne traitais pas souvent avec elle, ce sont ses substituts qui suivaient les affaires. Je sais pour autant qu’elle laissait traîner un œil dès lors que le jeune lieutenant Daviau était dans l’équipe de police qui menait l’enquête. Je ne sais pas si elle me surveillait pour éviter que je ne divague ou si elle surveillait les autres par rapport à moi. Je n’ai jamais osé lui demander, l’appréciant bien trop pour prendre le risque de connaître la réponse.

Savoir qu’elle est encore là est une assurance pour l’avenir. Elle sait tout. Elle sait que je suis homosexuel. Que mes charmes ont parfois réussi à dénouer des mystères, même si j’ai risqué ma place pour ça. Elle sait aussi combien j’ai souffert il y a six ans ici, et combien je souffre depuis deux mois. Elle sait que je ne voulais pas revenir à la Police Judiciaire, et je suis convaincu que ma nomination à la Brigade Financière n’est pas une reconnaissance de mes bons et loyaux services.

Soit elle a réussi à me planquer ici pour me garder sous ses ordres et ainsi éviter que tout ne dérape définitivement. Soit ils ont besoin de moi. Peut-être que les deux explications s’entremêlent. Je ne risque plus grand-chose en étant commandant après tout. Seul le commissaire peut me demander des comptes et, sincèrement, j’ai envie de croire qu’il sera neutre quant à moi, voire de mon côté. Il n’est pas un vieux flic traditionnel qui décide de tout et ce pour tout le monde, ni un jeune flic qui pense avoir réinventé les méthodes de management.

A faire les cent pas dans le couloir du tribunal, perdu dans mes pensées, j’en oublie presque de regarder autour de moi. Toujours ce bois flamboyant, comme pour rappeler que la magistrature est solide comme un chêne. Des petits détails attirent mon attention, comme autrefois, tels que le portrait de Napoléon Bonaparte, qui appartient désormais à la collection du tribunal. Un clin d’œil, sans doute, au Code Civil et à son héritage.

La parenthèse historique fut courte, la procureure ouvrant, comme avant, la porte de son bureau avec force, claquant contre je ne sais quel meuble entreposé là. Ces six années lui avaient profité. Elle porte un magnifique tailleur rouge, des talons aiguille à faire pâlir les baguettes d’un magicien. Sa chevelure n’a pas changé, toujours aussi longue et châtain. Elle impressionnerait n’importe qui. Elle me fascinait.

« Julien ! Je n’étais pas assurée que vous m’honoreriez de votre présence.

Madame la procureure… Vous doutiez réellement que je manquerai notre entrevue ?
L’entrevue ? Une mascarade ! J’imaginais davantage que vous resteriez en congés, déclinant ainsi les propositions faites par le parquet et votre hiérarchie.
Je ne suis toujours pas millionnaire, et je n’ai pas pris l’habitude de me faire entretenir par mes amants. Alors je suis bien obligé.
Malgré les circonstances, je constate non sans plaisir que la pudeur vous est toujours étrangère !
Si je ne suis pas honnête avec vous, autant, effectivement, que je parte définitivement.
Restez dont. Vous y avez tout intérêt. Votre promotion au grade de commandant n’est pas anodine et vous le savez.
Vous êtes derrière tout ça j’imagine ?
Quelle erreur ! Votre hiérarchie m’aurait dilapidée sur la place publique pour ingérence. L’idée vient directement du ministère. En hauts lieux, votre parcours n’est pas passé inaperçu. Des plus hauts directeurs aux présidents et juges locaux, croyez-moi, vous avez bien davantage d’amis que d’ennemis.
Des amis sans visage. C’est pratique quand le vent tourne.
Ne soyez pas cynique, ce serait m’agacer au plus haut point.
Désolé, mais en ce moment difficile de me sentir soutenu. A part, peut-être, par vous.
Je ne fais que représenter toute l’institution qui, de près ou de loin, vous suit. Nous savons combien vous avez été mis à l’épreuve après votre mutation. Les affaires politiques, les scandales sexuels, j’en oublie très probablement. Vous avez géré avec discernement et sang-froid chacune des enquêtes, sans jamais craindre pour votre carrière.
Que ma carrière soit foutue est le dernier de mes soucis. Que ma vie soit entraînée avec me gêne plus.
Ni l’une ni l’autre ne le sont. Même si je n’ose imaginer ce que vous ressentez depuis ce tragique événement.
Coupable. Vous avez l’habitude de ce mot, vous. Coupable. Je ne suis pas responsable, ça non. Mais coupable, oui. C’est injuste. La sentence aurait dû tomber sur moi.
Je ne suis pas sans l’ignorer Julien. Croyez-moi. Je ne veux pas vous ennuyer davantage, alors voici les quelques informations dont vous aurez besoin. »

La procureure Casares me tend quelques feuilles. D’abord, un organigramme. Je suis le numéro 2 de la brigade financière, et donc parmi les plus hauts gradés de la PJ. Bonne nouvelle, on ne viendra plus frapper à ma porte pour me donner des ordres incongrus. Ensuite, une fiche de coordonnées, qui contient surtout deux noms : le commissaire Mancini et le substitut du procureur Bauer. Mancini est un type bien, je me souviens de l’avoir côtoyé sur une affaire de stupéfiants qui avait mobilisé à la fois ses équipes et ma brigade. Une autre bonne nouvelle.

Je m’attarde plus en détail sur le substitut Bauer. Il doit avoir mon âge, c’est impressionnant. Voyant mon intérêt grandissant pour son substitut, la procureure ose tout :

« Bel homme. Il n’en a pas conscience. Brillant étudiant, excellent magistrat-stagiaire. Il vient de quitter l’ENM de Bordeaux pour nous rejoindre. Depuis quelques mois nous formons un binôme équilibré lui et moi. Je suis convaincu qu’il sera un interlocuteur de qualité pour vous Julien.

Pourquoi me dire qu’il est bel homme ?
Il entrera ici dans quelques minutes, et je ne tiens pas à assister à une scène gênante durant laquelle mon nouveau commandant s’extasie sur mon substitut.
C’est donc l’image que vous avez de moi ?
Honnêtement ? Assurément ! », tente-t-elle avec un immense sourire.

Cette complicité est une aubaine pour moi. Elle sait parfaitement que jamais je ne serais tenté par son collaborateur, ce serait bien trop dangereux pour elle comme pour moi.

« Je vous rappelle ma ligne personnelle, Julien. Vous avez toute la latitude pour me déranger. Que ce soit dans le cas de barrières à lever comme pour soulager une angoisse personnelle.

Je vous serai toujours reconnaissant pour ça, Madame Casares.
Il n’y a aucune raison. Nous sommes deux êtres humains, après tout. »

Quelques coups sont donnés contre la porte du bureau de la procureure. Des coups légers, discrets, presque inaperçus. Entre alors un jeune homme effectivement à peine levé du banc de l’université. Il doit avoir quelques mois de moins que moi, au regard de son parcours. Pourtant il me semble si jeune. Ou bien est-ce moi qui suis déjà si vieux ?

« Bonjour Madame la procureure, bonjour commandant. Je suis Stéphane Bauer, de la photo que vous tenez entre les mains ! »

D’un bond synchronisé la procureure et moi nous levons, et je serre quelques secondes la main de ce nouvel arrivé. Une poignée de mains longue, où l’un et l’autre mesurons notre force, pour toujours être assuré sans pour autant écraser. Un équilibre entre nos mains se forme, malgré la disparité entre ses jeunes mains estudiantines et mes mains déjà abîmées. Je suis très sensible à ces premiers contacts physiques, et un sourire se dessine sur mon visage. Non pas de satisfaction en observant un bel homme, en effet, mais de confiance.

« Nous avons, Julien, une dernière information à vous communiquer. Hélas, rien n’a changé depuis votre départ, sans pour autant que la situation ne se détériore, commença la procureure.

Vous parlez des équipes ? demandai-je,
Des équipes… Votre optimisme est, sur ce point, inquiétant. Nous avons, vous le savez mieux que quiconque, deux clans qui s’affrontent dans ce commissariat.
Ils ont pourri ?
Ne parlez pas de malheur. Si leur existence a bien pourri, pour reprendre vos mots, toute l’ambiance du commissariat ; jamais, ô grand jamais, je n’ai eu affaire à un policier malhonnête.
C’était ma crainte.
Ce serait une erreur. Sachez que la plupart de vos anciens collègues ont été mutés ou mis à la retraite. Persiste la guerre entre les affaires économiques et financières et les autres brigades. Elle s’est effritée avec le jeu des promotions. Demeure un esprit de revanche chez les brigades criminelles, des stupéfiants et d’autres encore. Ils persistent à imaginer que les affaires financières leur cachent des enquêtes.
Sans oublier que ce sont des rétrogrades !
Je n’oublie pas non. Vous avez raison. Difficile d’être une femme ou même…
Homosexuel ? coupa le substitut, comme sorti de son mutisme,
Totalement. Même le placard aurait été plus confortable il y a six ans. », ajoutai-je.

Le visage de la procureure s’est fermé au moment même où je prononçais ces quelques mots. Elle n’a pas oublié, elle non plus. La cabale contre moi quand ils ont découvert par un mystérieux informateur que j’étais gay. Je suis sûr que c’était l’un d’eux. La cabale contre elle aussi, parce que ces idiots ne supportaient pas d’être dirigés par une femme. Bref, nous étions tous les deux dans la même galère. A ce détail près : elle était magistrate et moi leur subordonné. J’ai tout pris, j’ai tout eu, j’ai tout supporté, j’ai tout enduré.

Notre entretien se termine malheureusement sur ses mauvais souvenirs. Mon intégration aura lieu demain. En attendant, je peux rentrer chez moi. La procureure m’a rappelé, encore une fois, que sa ligne était libre. Le substitut semble perturbé. Il ne me serre pas la main, mais me suit. La porte à peine fermée, il jette un regard neuf sur moi :

« Commandant Daviau. Je n’arrive pas à supporter l’idée que vous ayez été discriminé.

Discriminé ? Harcelé oui ! Moqué ! Insulté !
Je … je ne savais pas.
J’ai demandé ma mutation en urgence, et l’on m’a répondu que je n’étais pas prioritaire. Mes chefs avaient saccagé mes évaluations, j’étais enfermé dans leurs griffes. Je faisais tout leur travail, les enquêtes étaient bouclées grâce à moi, ils récoltaient les honneurs et me traînaient dans la boue. Sans un témoignage anonyme et le soutien de la procureure, je serai probablement encore lieutenant. Ou ils se seraient débarrassés de moi lors d’une arrestation. Les balles perdues, c’est si malheureux.
Ca n’arrivera plus, je vous le jure, dit-il entre ses dents, la haine dans son regard.
Vous me semblez très concerné par mon cas.
Vous n’êtes pas un cas. Vous êtes un policier qu’on a abandonné lâchement. Vous êtes un homme qui a injustement payé pour ce qu’il était.
Je ne suis pas le premier vous savez.
Non, mais certains ne tiennent pas. Certains fuient. Certains se tuent ».

Il ne parlait plus de moi. Il se trame autre chose. Ce n’est pas lui, je ne crois pas. Un de ses proches. Un de ses amis peut-être. Il avait de la peine pour moi, j’en ai presque pour lui. Il me serre de nouveau la main, bien plus fortement. Sa main gauche vient se placer sur mon bras, comme un signe de soutien et de bienveillance. Par politesse, je réponds en déplaçant ma main sur la sienne. Par politesse, ou peut-être par réconfort.

En descendant les escaliers de pierre du Palais de Justice, je ne cesse de penser à ce Stéphane Bauer. Il nous cache quelque chose. Le trajet jusqu’à mon hôtel est d’un calme absolu. D’une platitude affolante. D’un ennui mortel. L’hôtel est paisible. Froid au premier abord, mais il faut s’avancer pour partir à la rencontre d’une hôtesse, d’un garçon de chambre, d’un barman, tous aussi chaleureux les uns que les autres.

Cet hôtel me ressemble finalement. Mes valises sont là depuis hier, je n’ai rien touché. En balançant mon téléphone sur le lit, celui-ci se connecte à Internet et se met à jour. Grindr commence à exciter mon téléphone par son lot de notifications. Aucun SMS, aucun appel. Je ne semble exister que pour ces inconnus qui écrivent à un profil sans photo. Je ne peux prendre aucun risque après tout.

Entre les sa va, les photos obscènes et les salut, quelques énervés qui ont envie de fun now. Aucun qui n’ait répondu à ma question. Personne ne semble lire mon profil. Personne n’a encore pris le temps de réfléchir à mon interrogation. Pourquoi écris-tu à un profil vide ? Ce qu’ils ne savent pas, c’est que le vide, il est dans mon regard ce soir.

JulienW

jw04@gmx.fr

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