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Premier épisode - Épisode précédent

Hommes de Loi -29

Russie

Six jours. Il m’a fallu six jours pour sortir de la torpeur. Je ne suis pas retourné au commissariat. Isabelle, Samuel, Thimothée, les inspecteurs, tour à tour, ils venaient à mon chevet. Je n’étais pas alité ou souffrant, non. J’ai juste atteint le point de non-retour. Je le pensais. Je le savais. Maintenant, j’en suis sûr.

Je ne me souvenais que du nom. C’est Clément qui m’a tout raconté ensuite. Une crise a commencé. Comme il fallait s’y attendre. Contrairement à d’habitude, j’ai commencé à saisir des objets et à les jeter. Une vraie crise de panique. Une réelle inquiétude, profonde. Une bouffée délirante.

Puis les flashs ont débuté. C’est ce qui a fait peur à Clément. Sont venus les coups de feu ensuite. J’ai revécu la scène de la mort de Grégoire une énième fois. La fois de trop. Clément a réussi à me calmer en utilisant le même procédé. Il m’a saisi, m’a serré, s’est frotté à moi. J’imagine le malaise des autres policiers, et surtout les coups qu’il a dû recevoir malgré lui. Dans ma psychose, je ne maitrisais plus rien.

Il a réussi. Je me suis calmé. Rapidement. Ce passage rapide d’un état à l’autre a profondément effrayé l’équipe. Personne n’aurait du savoir. Pas même Clément. Il est malgré lui en train de supporter le monstre qui sommeille en moi. La balle qui a définitivement tué Grégoire et blessé mon cerveau.

Évidemment que j’aurais dû y penser. Évidemment. J’ai eu un frisson le jour où Samuel a parlé de Magnussen, l’ami escort de Stéphane. Qu’il soit désormais auprès d’un russe avait réanimé mes souvenirs. J’avais réussi, malgré tout, à les contrôler. J’en avais fait une vulgaire coïncidence qui n’avait rien à voir avec mon passé. Et pourtant.

Mishin. Présent devant moi. Désarmé soi-disant. Mishin. Tuant Grégoire. Tombant au sol. Mishin. Tirant sur moi. Encore conscient alors que j’aurais sans doute voulu mourir avec lui. Mishin. Partant dans un éclat de rire tout en quittant la scène qu’il imaginait être un double meurtre. Ce nom est dégoutant. Il dégouline en bouche. Il est laid. À l’image de son propriétaire, qui multiplie les cicatrices autant que les ennemis.

Grégoire s’était mis en tête de l’arrêter. Déjà, il y a quelques années, il manigançait autour de la prostitution, de l’escorting, de la drogue. Il mêlait les genres tout en mettant un point d’honneur à expliciter leurs différences. L’escorting n’a rien à voir avec la prostitution. Nous avions même eu droit à un cours complet sur le sujet durant une de ses gardes à vue.

Brillant, inarrêtable, reconnu, Mishin vivait une vie de rêve. D’un côté une vie bien rangée de magnat des affaires, de l’autre génie du grand banditisme. Probablement ledit réseau lyonnais. Entouré de ses propres escorts, hommes et femmes. Monsieur consomme les êtres humains comme il fume une cigarette. Évidemment, quand je me suis réveillé, il a dû fuir. Mes accusations lui ont valu un mandat d’arrêt international.

Je suis désolé Grégoire. Mais c’était ton combat. Ça n’a jamais été le mien. J’ai voulu tenir. Je n’en suis pas capable. Il faut se l’avouer. Alors aujourd’hui, je l’ai décidé, j’arrête tout. Vraiment tout. Les journalistes, la hiérarchie, les équipes à commander, le ministère. Ils ont eu raison de mes dernières parcelles de volonté. C’en est trop.

Clément a parfaitement compris ma décision. Étant donné que ce sont des arrêts maladie qui ont créé mes vacances, parfois forcées, j’ai de nombreux jours de congés à rattraper. Je ne vais pas m’en priver. Et une fois terminé, je démissionnerai. Ou me mettrai en disponibilité. Peu importe. Je veux partir. Vivre autre chose. Ne plus me battre pour ce qui ne me concerne plus. Ce serait trop me demander.

Lors de la dernière venue de Thimothée, Clément a prétexté que je dormais, encore trop fatigué. C’était faux. J’étais en pleine forme. Mais je ne voulais pas le voir. C’était tôt. J’avais plutôt envisagé un déjeuner tous les trois. Et c’est aujourd’hui. Clément a demandé à son chef de préparer un menu spécial pour moi, pour me redonner des forces dit-il. Je ne suis pas inquiet de la qualité du déjeuner, mais je doute plutôt de ma capacité à l’honorer pleinement.

Une heure avant, j’étais descendu dans le hall pour prendre un café et observer Clément s’activer. L’hôtel commence à avoir du succès. Je me demande d’ailleurs si je ne vais pas lui proposer mon aide. Non pas pour travailler avec lui. Surtout pas. Mais avec une autre équipe pour leur donner un coup de main. Je lui en parlerai plus tard.

Attablés, nous attendons désormais Thimothée. Son arrivée est pour le moins fracassante, manquant de tomber sur une des marches du hall. Nous sommes proches de la fenêtre, pour profiter du soleil, obligeant notre invité à slalomer entre les tables. Sa mine réjouie est plaisante, il faut bien le reconnaitre. Il a dû s’inquiéter lui aussi, après tout.

« Je suis tellement content de te voir sur pieds ! »

Thimothée se débrouille à merveille pour assurer une arrivée chaleureuse. Surprenante même. Je ne m’attendais pas à ce qu’il me prenne dans ses bras. J’y serais presque mal à l’aise. Surtout après les propos tenus sur Clément. Je sais qu’ils ont discuté pendant que je dormais. Mais je ne suis pas convaincu que ce suffise au rancunier qui me sert de petit-ami.

D’ailleurs les dizaines de minutes qui suivent cet accueil me semblent… inappropriées. Nous ne parlons ni de mon absence, ni du fait qu’il était infiltré, ni même de sa fonction, ou encore de cette nuit passée ensemble à échanger longuement. Ce mensonge généralisé, par omission, certes, est d’une hypocrisie sans nom. Particulièrement agaçant même.

« Et si on arrêtait de faire comme si tout allait bien ? », demandai-je.

Les yeux se lèvent, quittant leur assiette pendant quelques secondes. L’un et l’autre sont là, couverts à la main, parfois ornés de viande, bouche bée. C’est Thimothée le premier qui commence à les déposer. Le silence glacial que je viens d’imposer n’est pas apprécié par Clément. Je le sais. Mais c’est trop tard.

« Je crois que tu sais déjà tout, Julien… tente Thimothée.

— Que tu as disparu, que tu étais infiltré, que tu m’as fait du rentre-dedans, que tu m’as sauvé la vie, que tu as insulté Clément ? Oui, je suis au courant, tu as raison ».

Thimothée semble avaler difficilement sa salive. Il ne peut avoir que ça dans sa bouche.

« Pour ce qui est de notre différend, nous avons réglé ça ensemble, m’explique Clément.

— Vous vous êtes mis d’accord pour me partager, c’est ça ? interrogeai-je, provocateur.

— C’est malin, ça…

— Blague à part, et le reste Thimothée ? Et le reste ?

— Tu me pardonneras ?

— Tu n’as pas à l’être. Je ne te reproche rien. Je veux juste la vérité. Un peu de vérité.

— Tu m’as plu, mais Clément a été plus vite que moi. Ma dernière relation a été un enfer. Il m’a trompé, mais ça, tu le sais déjà. C’est pour ça que j’ai accepté la mission d’infiltration. Mon chef m’a demandé de couper les ponts avec toi vu que tu étais de la maison. Je m’en veux pour Stéphane Bauer, je n’ai rien vu venir. Et j’ai fait ce que je pensais juste en te voyant en difficulté avec ces pervers. Voilà. Voilà ce que je peux te dire.

— Un peu décousu, mais ça me va. Pour le moment ».

J’essaie de sourire malgré tout à Thimothée. Je ne lui ai pas menti. Je ne lui en veux pas. Ce qui est étrange d’ailleurs. Mais c’est ainsi.

« Et toi. Toi, Julien. Tu nous toises, tu nous observes. Mais toi. Comment vas-tu ?

— Mieux. Surtout depuis que j’ai pris la décision de partir ».

Clément s’enfonce dans sa chaise. Je ne l’avais pas prévenu que j’annoncerais aujourd’hui à Thimothée mon départ.

« Vous partez en vacances ? » demande-t-il innocemment.

Il a parfaitement compris à quoi je faisais allusion. Mais c’est tellement plus simple de nier. Je sais faire, ça. Nier. C’est facile. Il suffit de passer à autre chose. D’arrêter de penser. D’éviter le monde. C’est tellement facile.

« Je quitte la police Thimothée. Je suis à bout. Physiquement, moralement. C’est fini pour moi.

— Le médecin dit qu’il fait un burn-out… renchérit Clément.

— Il n’a peut-être pas tort. Mais je n’ai juste plus envie. Plus envie de me battre sans Grégoire. Plus envie de risquer ma vie pour rien. Plus envie de finir comme Stéphane. Plus envie d’être loin de lui, dis-je doucement en prenant la main de Clément.

— Ils sont au courant ?

— Si tu fais allusion à Samuel et Isabelle, pas encore. Mais les hauts-lieux oui. Je ne suis pas un monstre.

— Tu n’es pas un monstre, c’est pour ça que tu leur manqueras.

— Et pas à toi ? demandai-je moqueur.

— Moi, je vais surement repartir à Lyon, je ne vois pas pourquoi ils me laisseraient ici.

— Parce que tu vas me remplacer, Thimothée ».

Fort heureusement que Clément avait quasiment fini d’avaler son verre de vin, sans quoi Thimothée aurait reçu en plein visage le délicieux alcool. Quant à mon interlocuteur, il me regarde. Il réfléchit. Sans doute à une tournure de phrase élégante.

« Te remplacer, non. Prendre ta suite, oui ».

***

Désormais sur la route pour rejoindre la psychiatre qui a accepté de me recevoir, je me réjouis que Thimothée ait accepté ma proposition. L’Hôtel de Police est en sous-effectifs et je suis encore en congés, donc j’ai toute la latitude de prendre des décisions. Je sais que tout le monde acceptera. Il le faut.

Après le départ de Thimothée, Clément et moi sommes remontés dans la suite pour discuter de l’avenir, et notamment du mien. Je compte demander à Favian et Marc des conseils, eux qui sont en permanence pleins de projets et d’imagination. Favian n’a pas su tenir sa langue et m’a parlé, même par téléphone, de propositions à me faire. Tant que je suis loin de la police, je sais que je serai heureux.

Après tout, j’ai des diplômes. De droit surtout, mais pas seulement. De philosophie politique aussi. Sans mérite. C’était un double cursus. Je dois bien pouvoir me recycler quelque part. Ma hiérarchie m’a dit que j’étais un trop bon flic pour partir. Justement. C’est bien pour ça.

Dans la salle d’attente, je pense à Samuel et à Isabelle. À leur réaction. Ce sera difficile, je le sais. Mais c’est ainsi. J’en ai besoin. Tout autant que de cette professionnelle qui m’ouvre désormais sa porte. Notre discussion a tourné autour de mes rêves et de mes cauchemars, de Grégoire, de Clément, de mes crises, des flashs, de mes collègues, de ma récente décision. Autrement dit, un vaste tour d’horizon qui me soulage. C’était nécessaire. Je ne suis pas sûr de la revoir. Pourquoi pas après tout ?

Je flâne. Je me perds dans les rues. Je retrouve doucement une liberté. Je presse le pas, tout de même. Les Thomas et Clément m’attendent. J’ai hâte de savoir ce qu’ils ont imaginé pour que j’occupe mes journées. Même si j’ai envie d’aider Clément, je suis ouvert aux idées. Je ne vais tout de même pas hanter, comme maintenant, les ruelles. Elles sont bien trop belles pour moi.

JulienW

jw04@gmx.fr

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